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Paslasc, le il y a 3 semaines et 6 jours.
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22 mars 2026 à 9h56 #14620
Paslasc
ParticipantIl y a sans doute parmi les utilisateurs de ce forum des auteurs et autrices en herbe. Pourquoi ne pas nous faire partager vos écrits ? Pour amorcer la pompe, si je puis m’exprimer ainsi, vous trouverez ci-dessous une de mes nouvelles. Elle ut initialement publiée sur l’ancien Wannonce. A vos plumes !
ω-HgS (a-Cinabre)
L’été venait de prendre ses quartiers, sûr de son fait. Nous roulions sur les voies de la Bretagne intérieure pour nous rendre là où nous devions passer notre premières vacances. Après plusieurs heures de route à travers le pays, nous approchions du but et chaque instant scintillait de perfection. Je conduisais la voiture, lourde, noire, massive, tu étais à mes côtés, papotant, m’asticotant, m’enfonçant un index ironique dans l’épaule quand je ne réagissais pas de la manière attendue à tes paroles, comme pour me sommer de cesser une bouderie aussi passagère que surjouée. Que disions-nous ? Des banalités sans doute, des mots d’amoureux dont le contenu ne signifiait rien, et le contexte d’énonciation, tout. Les rayons du soleil nous chauffaient doucement à travers le pare-brise, et donnaient à la campagne alentour – des champs, des bois, des chemins de terre courant vers l’infini – des brillances nouvelles, invisibles à l’époque où tu ne m’accompagnais pas encore.
***
Je ne sais comment nous en étions arrivés là. Encore que…, toi, peut-être, tu le savais. Forcément. Un dimanche matin, je descendais à vive allure l’escalier du bâtiment dans lequel tous deux nous vivions à l’époque. Les claquements retentissants d’une paire de talons mus par d’agiles gambettes étaient parvenus à mes oreilles sans que je n’y prête une attention particulière. En arrivant en bas, je t’aperçus et, involontairement, t’adressai un salut enjoué, auquel tu répondis de la même manière. Nous nous croisions depuis des mois, avions échangé quelques paroles, je t’avais vue mais jamais regardée, et soudain, tout sembla évident. Des sourires plus fréquents, des tentatives maladroites de ta part de te rapprocher de moi, moins maladroites toutefois que mes réponses empruntées à tes sollicitations se succédèrent. La fin d’année s’écoula ainsi, au cœur de l’interzone. L’ambigüité nous implorait de la chasser, mais aucun de nous deux ne savait comment s’y prendre. Nous l’aimions également cette brûme de chloroforme qui nous drapait.***
Vint le voyage en Dalmatie. Tous voyaient clair dans notre jeu sauf nous qui dansions, aveugles, l’un autour de l’autre, à peine conscients de nos effleurements. Il ne me reste à l’esprit aucune image précise de ce périple professionnel, si ce ne sont ces minutes passées à t’écouter, ou juste à te regarder bouger, sculptant l’espace à chacun de tes gestes, le modelant pour qu’il t’épouse parfaitement – tu étais quintessence, insaisissable et entêtante. Nous nous étions rapprochés, mais l’espace nous séparant demeurait toujours infiniment divisible par deux. Les yeux rivés sur toi, je ne voyais rien, hypnotisé, tentant de donner le change. Dans le bus qui nous ramena en France, je déposai enfin, timidement, une main sur ta cuisse. Tu l’y laissa sans rien dire, un sourire de Sphynge au bord des lèvres. Puis tes doigts me rejoignirent, et le voyage s’acheva. A l’arrivée, chacun débarqua ses sacs et disparut dans le néant.***
Nous étions maintenant en Argoët, installés dans un étrange et petit parc circulaire situé en aval d’une route départementale. Nous avions acheté une poignée de victuailles : de la charcuterie, du fromage, des fruits pour toi. Assis dans l’herbe ou sur des pierres, quelle importance ?!, le monde était aboli autour de nous et, intimidée, la nature s’efforçait de t’encadrer, comme l’on encadre un tableau, abandonnant toute prétention à exister par elle-même. Nous chipotions nos vivres, et nous dévorions de baisers. Chastement, bien que nos gestes nous semblaient d’une audace folle, nos mains se faisaient exploratrices et façonnaient nos émois là où nous ne voyions que des peaux se toucher. Ploërmel, le Val sans retour…autant de lieux imprécis où ma mémoire erre toujours, des eaux dans lesquels je ne replongerai jamais par crainte de ne plus pouvoir remonter à l’air libre. Abandonnés, mes souvenirs y hurlent leur solitude et supplient qu’on les tue.***
Rejetée dans les ténèbres du dehors, la soif, patiente, attendait son temps, rongeur opiniâtre qui attaque les charpentes et croie aux étoiles propices qui favorisent son triomphe. Silencieuse lorsque tu m’enveloppais de ton immensité, elle surgissait dès que le lointain s’immisçait entre nous. Je me revois, des mois plus tard, après un week end avec toi, dans le sud, à bord du train du dimanche soir qui me ramenait à mon domicile, dialoguant avec elle pour me donner bonne conscience alors que tout était joué, que ses sophismes étaient miens depuis longtemps. Dans le wagon presque vide, je ruminais toutes ces occasions manquées des dernières quarante-huit heures au cours desquelles j’aurais pu me hisser au-dessus de moi-même pour atteindre tes chevilles, et elle m’écoutait, compréhensive, sereine. Les rémanences de nos étreintes ̶ décevantes, mon amour, m’as-tu pardonné si jamais j’existe encore quelque part en toi ? ̶ s’effilochaient au rythme des boggies, et je t’imputais mes mouvements d’humeur pour ne pas admettre ce déséquilibre que tu étais seule à tempérer, un peu.***
Car le travail avait installé un pays entre nous deux et nos semaines se faisaient téléphoniques. Inconséquent j’attendais nos échanges et m’impatientais qu’ils s’achèvent, pesants comme une obligation alors que je n’aspirais qu’au vertige. Tu n’étais pas là, je jouais un rôle, ne revenant dans le monde qu’en ta présence, en fin de semaine, dans l’attente fébrile de la nocturne dominicale cependant. Temporairement esseulé à nouveau, l’amante revenait me réconforter, et creuser notre cénotaphe. J’ignore ce que tu avais vu en moi qui suscitait ton amour. Peut-être n’est-ce désormais qu’une impression de duperie qui te reste de nos instants ? Tu n’ignorais pas cette soif qui parcheminait ma gorge, et pourtant, tu crus ton eau pure plus apaisante – désinvolte et méprisable, je fis mon possible pour te le donner à croire.***
Après un énième haussement de ton injustifié de ma part, tu me signifias un soir que l’idylle, déjà passablement corrompue, s’achevait. Sec, je répondis « D’accord » d’une voix morne et raccrochai. Quelques jours plus tard, tu appelas, prévenante, pour t’enquérir de mon état : je fondis en larme, pathétique avorton victime de sa propre médiocrité, et tu mis fin à la conversation sous le feu de mes suppliques.***
Je quitte le parking pour rejoindre la bretelle d’autoroute. Mourir en novembre, de Paris Violence, résonne dans l’habitacle du véhicule. Cela n’aide pas mais j’ai moins l’impression de soliloquer. Autour, l’acier et le bitume ricanent. Tu n’es plus là depuis longtemps. Pourtant, très souvent, je te parle. Je te dis ces mots qui ne sortirent pas de ma bouche lorsque cela importait. J’imagine aussi nos retrouvailles, un moment chimérique au cours duquel tu m’avouerais ta flamme jamais éteinte, juste mise sous le boisseau en des temps où tu pris peur devant l’intensité de ce qui nous attendait. Je te rejetterais alors ou te prendrais dans mes bras, je ne sais. La soif aussi s’est lassée ; demeurent ses multiples ombres et les stigmates qu’elles se plaisent à fouiller.***
Jamais je ne pourrai t’effacer. Mais il me reste la Tougounska.
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